Jenny Salgado

alias J.Kyll

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Dans l'émission de Bazzo TV du 3 octobre 2013, Boucar Diouf s'est exprimé dans un édito très original mais qui, ma foi, est impossible à résumer. Écoutez-le sur le site de Télé-Québec ou en cliquant ci-bas sur l'image.

Mais c'qui a retenu particulièrement mon attention, c'est le moment où Boucar semble expliquer aux enfants d'immigrants qu'ils doivent se départir de l'idée de se présenter avec l'identité culturelle et le drapeau de leurs parents parce qu'ils sont d'abord et avant tout Québécois. Il semble dire que leur deuxième identité, celle du pays d'origine de leur histoire, pourra venir plus tard, s'ils en font le choix, évidemment.

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Boucar, l'histoire n'est pas un drapeau qui flotte ou qu'on a plié, qu'on laisse derrière soi et qu'on regarde s'éloigner dans le rétroviseur. Elle va toujours, qu'on le sache ou qu'on ne le sache même pas, qu'on l'ignore, qu'on la dédaigne ou qu'on la pleure, nous appartenir et nous habiter. Et ce, d'autant plus qu'elle est jeune et qu'on la souffre encore.
Qu'on souffre ce qu'elle était, ce qu'elle aurait dû être, ce qu'elle aurait pu être, ce qu'elle est encore ou ce qu'elle n'est plus.

 

 

Mon cher Boucar,

j’t’aime bien, t’es un grand poète et ton grand-père aussi pis j’comprends absolument c’que tu tentes de faire, pour toi et pour ta communauté, avec la tribune qui t’est offerte.
Mais de là à proposer qu’un individu puisse laisser sa culture et son identité biologique, ancestrale et manifeste partir en couille ?

Aussitôt qu’un jeune enfant devient conscient du concept d’identité, et ce bien avant d’en comprendre même la définition, il le sait s’il est Québécois, comme les autres, ou s’il est différent.
Notez bien que je n’emploie pas le mot “différent” avec une intention péjorative mais simplement découlant de l’idée de discernement.
Si l’enfant ne s’en rend pas compte par lui-même, ce sera un copain, un voisin, un professeur ou une situation qui lui fera remarquer la dissociation, même naïvement, même innocemment.
Et j’parle même pas de la couleur de la peau ou des accents de la langue qui sont, je me tue à le répéter, dans toutes leurs variétés, des attributs qui sont désormais également propres à l’identité québécoise.
Je parle des petits détails, des habitudes quotidiennes. Des mœurs.

Je m’en souviens, je venais à peine de commencer à jouer à la marelle et au Lago quand mon voisin m’a dit que mes barrettes sur mes nattes étaient “spéciales” (Pas belles, spéciales !), quand mes amies invitées à diner ont refusé de goûter à notre repas parce qu’elles le trouvaient bizarre et qu’elles m’ont dit : « On mange pas de d’ça chez nous, nous autres », quand mon prof m’a complimentée, un lundi, parce qu’elle trouvait que nous autres, on étaient toujours habillés très chics le lundi, ou la première fois que j’ai entendu un ami envoyer chier son père ( !), que sa seule punition fut d’être envoyé dans sa chambre ( !) et que sur le chemin du retour, j’écoutais mes parents complètement abasourdis se dire, enterrant Le petit roi qui tournait sur la cassette dans l'radio d'la machine : « Mézanmi ! M pa fin konprann edikasyon Kebek la…»

Toutes ces différences ont fait naître beaucoup de questionnements en moi, ont fracturé ma conscience de celle que j’étais. Pourtant, je regardais en avant ! Je ne connaissais pas encore la fonction du rétroviseur.
J’ai donc été voir mes parents pour comprendre, pour recoller les morceaux :
«Tu es Haïtienne, ma chérie. Nous faisons certaines choses différemment. Et cette différence, c’est aussi ton identité. Tu ne dois pas en être gênée ! Tu dois en être fière.»
J’ai eu ma réponse. J’étais identifiée.

Ça m’a pris plusieurs années, à essayer de ne pas me démarquer, à cacher mon lunch à l’école, à porter un bonnet à la piscine pour ne pas que mes cheveux redeviennent crépus, à éviter mes parents en présence de mes copains pour ne pas qu’ils s’aperçoivent de l’ampleur du respect et de la discipline qu’ils m’imposaient ou qu’ils aient à se taper les beats kompas et les conversations en créole.

Ça m’a pris plusieurs années avant de comprendre toute la signification de la réponse de mes parents.
Toutes ces petites choses du quotidien qui me différencient du reste des Québécois ou par lesquelles on me dissocie portent l’étiquette «Haïtienne».
Peut-être que cette étiquette ne se définit pas exactement comme celle que porte mes cousins qui habitent Port-au-Prince, puisqu’elle est née ici, au Québec. Mais elle est bien nommée et je la porte fièrement parce qu’elle donne une identité légitime, héréditaire et enracinée aux différences de ma québécitude. Car un jour, et j'y travaille très fort puisque je ne me nierai pas, ces distinctions seront elles aussi perçues comme étant également québécoises.
Je ne suis pas isolée. Je ne suis pas flottante. Ces différences ne sont pas des tares. C’est Haïti qui vivra encore en moi, et en mes enfants, tout comme le Québec, peu importe où j’irai.

 ...

Ma première date sérieuse, c’était pas dans un bar, c’était pas dans un club, c’était au bal, avec un chum haïtien. Quand le lendemain je l’ai raconté à mes copines québécoises de souche, elles ne savaient pas c’que c’était “aller au bal”. Pourtant, y’en a à tous les mois à Montréal ! J’ai du leur expliquer. Elles ont trouvé ça particulier. Aujourd’hui, plusieurs me beg pour que je leur fasse vivre le trip et la volupté d’un bal haïtien…
Mes premiers amours ? Bien que mes premiers coups de foudre aient été québécois, les «de souche» ne sortaient pas aisément avec les haïtiens à l’époque. J’m’en souviens, c’est seulement après que Whitney Houston ait couru dans les bras de son bodyguard au cinéma que le combat que ce serait alors d’être un couple de culture mixte commençait à peine à sembler attrayant, cool, rebelle.
Mes relations amoureuses furent donc longtemps haïtiennes, latines, africaines, paisibles…avant d’être québécoises.

Dernièrement, quand j’m’assieds avec mon chum devant un bon plat de diri kole ak griyo, celui-là même qu’il aimerait tant que je lui cuisine plus souvent, et qu’on discute des enfants que nous aurons peut-être un jour ensemble, on parle surtout du partage entre l’éducation et les valeurs haïtiennes et celles du Québec qu’on leur transmettra.
On trouve ça tellement beau, naturel et engageant.
Nos enfants seront beaux et riches, à notre image. Ils seront québécois. Ils seront haïtiens.

 

Je tiens, encore une fois, à remercier mes parents qui m’ont appris à aimer et à respecter toutes les cultures du monde et à me retrouver, parmi elles, au cœur du Québec et à travers mon identité haïtienne. Qui ont partagé avec moi leurs jeux d'enfance, leurs rêves d'ados, leur musique et leur rythme, leur façon de festoyer et leurs épices, leur amour de la langue française (même dans l'créole) et du savoir, la poursuite de ce qu'ils étaient et de ce que je serai ici, chez moi au Québec, leur patriotisme et l'importance de la famille, leur éducation...
Oui, je brandis très haut le drapeau de mes parents. Car le laisser s’éloigner au loin, comme s’il était trop lourd à porter pour mes valises allégées, ce serait me départir d’un morceau de moi qui fait que j’ai toujours été, qui me raconte, me dévoile. Comme ces parties du corps qu’on ne soupçonne même plus, qu’on ressent soudain lorsqu’elles sont appelées à être exercées, qui interviennent au bon moment pour nous sauver l'existence.

 

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