Jenny Salgado

alias J.Kyll

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Visite, au nom de la mère et du fils

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À chaque fois, j'en suis ressortie marquée, émue, revivifiée d'avoir été reçue comme une soeur, comme une femme dans toute sa dignité et son identité, décontenancée par la profondeur de ce qui m'a été partagé, par la sincérité de l'écoute et des liens tissés solides, non pas par l'espace temps mais par la simple conscience de cette seule constance : rien ne compte sinon tout.

Je les aime vraiment, ces hommes. Real talk. C'qu'on a partagé, c'est des fragments de liberté, ce mot qui fait tellement peur, qu'on a rendu off, plate, pas cool, qu'on a plus le droit de dire dans une chanson parce que c'est trop kétaine, quasiment plus encore que l'amour.
Pourtant, toutes les chansons ne chantent que ça, même quand tu parles de guerre, même quand tu parles de cul, de consommation, de désolation, d'histoire, de révolte, même quand tu talk shit, que tu freestyle c'est encore et toujours parce que One love! And let's get free!
As-tu remarqué comment ils le disent sans complexe en anglais ?
Mais eh ! Ailleurs aussi ! “ Je t'aime, je t'aime, je t'aime, je veux être libre, mi corazon, mwen renmen ou liberté ! ” chante encore la jeunesse universelle !
Québec, qu'est-ce qui te prend ? De quoi t'as peur ? De ta liberté ou de ta prison ?
Tu me fais penser à ces kids qui se la jouent hard, qui se la jouent hood et qui renient ces mots, amour, liberté, pour paraître durs, indépendants, pour jouer à la guerre, au us and them, pour crier j'existe quoi qu'il en soit au-delà de vous tous ! Me against the world!
Mais au fond de leurs coeurs, en silence, jour et nuit ils demandent pardon et crient ces mots comme on prie un dieu invisible en cachette, comme on maudit un père qui a foutu l'camp et nous a laissé nous démerder tout seul. On les entend gueuler : « J'm'en fous de toi ! À chaque jour de ma vie, je m'en fous ! »
Je l'sais. Je suis l'une d'entre eux.
Ça m'a pris du temps avant de dire “j e t'aime ” à voix haute et pour avouer aux autres que la liberté m'habite en tout temps.

C'qui est particulier, c'est à quel point les gens ont besoin de matérialiser les concepts pour les comprendre. Ils veulent toucher les barreaux, en être entourés, ressentir leur froideur, leur hermétique, ne pourvoir leur donner aucun autre nom que celui de prison pour comprendre qu'ils y sont. Et là, seulement là, Ils peuvent s'affranchir de la peur de la liberté.
Pour comprendre et respecter la liberté, il faut d'abord savoir et assumer qu'on est emprisonné.

***

La porte un peu plus petite que celles des hommes mais le grillage aussi austère.
Aucune idée de ce qui m'attend de l'autre côté.
On traverse la barrière. Maryse fait braire le détecteur de métal. Trop de bobépines dans les cheveux. Moi, je passe sans alarmer. Je ne dégage aucun courant. Toutes façons, j’ai jamais vraiment suivi la mode.
C’est quand la dernière fois que j’ai porté ce hoodie ?
Tu vois, si je m’étais acheté du new gear pour l’occasion, j’me serais pas posé la question quand ils ont frotté dessus le papier qui change de couleur au contact des stupéfiants. C’est bon. Rien à déclarer. Je passe.
J’ignore le chien comme on me l’a demandé. Il me renifle de la tête aux pieds. Maryse et moi, on a rien à se reprocher. Mais j’sais pas pourquoi, dès que je me fais le moindrement contrôler, I’m sweating bullets.

All good. On traverse dans le gymnase.
Y’a des filets pis des ballons. J’ai envie d’aller shooter deux ou trois paniers mais les femmes s’en viennent et je veux absolument les voir entrer, les saluer.
“ Ah ouin ? Dans une prison pour femmes ? Yo, tu vas t’faire test, girl ! ”
“Ayoye ! Tu vas t’faire cruiser solide ! ”
“ Ça va être plus fucked up qu’avec les hommes, tu vas voir. ”

 *Tchuip* 
Whatever. On verra.

Les femmes entrent, comme dans un cinéma.
La réalité impasse la fiction.
On s'dit bonjour. On se présente. On regarde ensemble l'excellent docu de Maryse, Au nom de la mère et du fils.
Je retiens quelques larmes quand je revois parler Le Voyou. Ses interventions finales ont presque l'air posthumes…
Générique, musique, fin. On se regarde toutes dans les yeux. Qu'est-ce qu'on fait ? On se parle. Entre femmes. Comme rarement on a l'occasion de le faire en toute liberté.

J’me rappelle du street, du hood. 67, sa k ap fèt ?
J’me rappelle quand on était toute la gang pis qu’on s’faisait une grosse bouffe, rien de fancy, très basic, surtout des pâtes ou du riz ak pwa avec la viande hachée bien épicée, and roll one up. Bouteille de rouge, que personne ne commente. On sait que ça grise et puis c’est tout, en attendant de sauter dans l’Barbancourt. J’dis pas que c’était all that mais damn qu’on s’trouvait chanceux de manger à notre faim, ensemble, dans une belle vibe, dope music, bonnes conversations, real love.

J’me rappelle quand on rentrait, qu’on ôtait nos talons pis nos perruques. Moi, j’avais un uge afro éparpillé. J’avais pas encore mes dreads mais j’avais arrêté ça, la permanente qui lisse les cheveux tant que tu touches pas l’eau, tant que t’as pas transpiré, tant que t’oublies que comme la terre, tu es née crépue.
Les boys nous trouvaient belles pareil. Pas besoin d’être en mode “outil de séduction”. On était déjà ensemble, on s’était déjà choisis, on s’aimait déjà, souvent pour la vie.

J’me rappelle de celles qui avaient eu un enfant.
Et le monde ? Elles ne l’ont pas changé pour lui.
Il fallait que les enfants appartiennent à la vie avant que cette vie ne leur appartienne. J’me trouve tellement chanceuse d’avoir connu la vie dès ma naissance…

J’me rappelle de nos mères.
On a parlé de nos mères et de nos grand-mères qui travaillaient fort, sur les machines de Chabanel. Toutes ces femmes qui se succédaient comme des machines charnelles qui ne s’éteignent jamais !
Elles étaient notre courage, notre volonté, notre conscience.Tu pouvais rester debout longtemps devant la porte ouverte du frigo vide mais y’avait toujours un repas chaud à la bonne heure sur la table.
À chacun son éthique pis au diable les fuckin’ étiquettes mais on était toujours bien sapés sur les bancs d’écoliers…

On s’est souvenues des chansons de nos mères car nos mères chantent toujours.
Dans la lune, dans les étoiles, en réfléchissant, en manufacturant, en cuisinant, en regardant la TV, en priant, en pleurant…
Elles chantaient, comme pour vouloir dire “ je suis encore vivante ”, comme des sirènes qui ont peur de se taire dans un moment d’inattention puis de se réveiller en voyant s’éloigner à l’horizon le Grand Navire qui est déjà rendu trop loin et qui ne reviendra plus. Comme pour garder éveillée leur humanité qui veut se laisser aller au sommeil, même si cette humanité ne se résume plus qu’en un seul feeling, même si ce feeling s’appelle douleur, elles chantaient.
Y’a tellement de femmes qui aujourd’hui chantent à leur tour…

J’me rappelle des gars qu’on a backés, avec qui on a fait équipe, qui nous ont aimées, qui nous ont trompées, qui nous ont honorées, qui nous ont laissé tomber, qui nous ont soutenues, qui nous ont pimpées, nous ont respectées, tout ceux qui nous ont embellies, nous ont fait grandir, nous ont supportées, nous ont faites femmes…ont fait de leur mieux, ont fait tout ce qu’ils pouvaient. (Shout out à Lovhard, que j’ai tant aimé et qui portait si bien son nom. You were the man, mon frère. Repose en paix.)
Puis je pense à ces femmes qui ne les ont pas connus, à celles qui ne se sont jamais senties aimées. À celles qui ont mangé des baffes à n’en plus savoir souffrir et celles que la solitude a bercées aux yeux de la folie. Celles qui ont du remplacer les hommes absents, être souvent l’homme de la situation. Celles qui attendaient que leur mec revienne ou qu’il soit relâché.
Puis je me rappelle celles qui avaient craquées, qui s’étaient trompées elles-mêmes, qui en avaient fini par se faire pogner, qui partaient pour un boutte, expatriées de leurs vies vers une réalité stationnaire à regarder le temps compter sans elles. Et Dieu sait comment le temps compte pour nous, les femmes !

Je me suis regardée dans les yeux de ces prisonnières, je me suis rappelée.

Je ne leur ai pas demandé pourquoi elles étaient là. Elles ne me l’ont pas demandé non plus. Question de principes pis c’est pas d’mes affaires. De toutes façons, les affaires sont les affaires et elles sont probablement là pour les mêmes raisons que moi je suis ici. La vie, etc.
Or ce jour-là, j’ai rencontré des femmes ordinaires et ça m’a fait tellement de bien !
Des jeunes, des plus âgées, des blanches, des noires, des tout ce que tu voudras, c’est la même histoire, ça revient au même.
Big up à nous toutes, mesdames. Mais ça prend des guts en maudit pour oser être une femme ordinaire, en marge dans la survie, pour ne pas jouer cette foutue comédie qu’on appelle honnêteté et jouer le tout pour le tout. Parce’ça déchire les trippes de laisser ses enfants dehors aux bras de je ne sais qui, d’ignorer les aiguilles de l’horloge biologique qui piochent la peau et affaiblissent le pas, de continuellement chercher son fix ou passer sa vie en desintox de toute la merde qu’on te gave au quotidien. Ça demande du courage pour adosser le temps qui te déconstruit, se serrer la ceinture, la main sur le cœur, prête à faire feu et avancer en le laissant faire le décompte, en espérant presqu’il dégaine le premier.
Je ne dis pas que l’erreur n’existe pas. Je dis que l’erreur est humaine et que j’appelle celui ou celle qui ne l’est plus à lancer la première pierre. Et sur cette pierre, tu bâtiras ton pénitencier.
One love. À la liberté. Et à la vie, à l’amour.

Merci beaucoup aux femmes de Joliette et de Tanguay pour votre accueil et pour ces moments souverains.
Merci aussi à Maryse Legagneur, à Marion Jégoux et aux RIDM pour l'initiative et l'invitation.

 

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